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ŒUVRES
Les Brisants
du Nebraska
CRITIQUES


N° 59 Septembre 1994 Genève
Ce texte, publié une première fois par Kenneth White dans les Cahiers de Géopoétique et repris par la revue suisse « Le Temps Stratégique », évoque les terres américaines de la prairie. Celles du Nebraska furent découvertes par les trappeurs français venant du Canada. C’est un des pays les plus forts de États-Unis aux conditions extrêmes (plus quarante l’été et moins quarante l’hiver. L’auteur l’évoque de la vie autarcique de son ranch de solitude (le village le plus proche est à 120 kilomètres) traversé par la ligne de séparation des fuseaux horaires « central time » / « mountain time ».

N°3 Automne 1992

AU NEBRASKA, nous somme; tous fils du vent: de ce vent dc février qui nous force à courir pouf ne pas mourir, de ce vent de poussière qui parvient même à fendille le ciel d'été, de ce vent parfois s tendre de novembre rassembleur d'étourneaux.
C'est faux de dire qu'il ignore les frontières: il les crée. Cette nuit, il nous apporte le Nord avec d'épaisses moissons de neige. Pourvu que le groupe électrogène tienne le coup! Notre première tâche demain sera d'ouvrir nos sept miles de pistes avec le tracteur. A la mauvaise saison, nous vivons repliés sur nous-mêmes, rendus muets comme nos rivières.
J'ai beaucoup parlé de vent dans ces notes. Au Nebraska, les mots «ciel», «vent», «liberté» sont synonymes. Je devrais y ajouter le mot «rodéo» à cause de la poussière en été.
Mais il s'agit toujours... des VENTS!
Et pourtant, Nebraska, tu es mer... J'y ai appris à marcher, comme Pierre, sur tes flots. Mer, tu l'es par tes deux pôles de migration d'oiseaux et d'étoiles. Pays béant pétri par les vents, pays où l'on voit palpiter la nuit. Mer, tu as troqué la parole pour le regard et ton ressac est en nous. C'est là que tu nous repousses, toi qui donnes la distance, la mesure et le chant. Toi, la mer sans rivages, la mer sans la mer, l'âme de la mer avant les mers, parce que tu es à toi-même ta propre négation, sois celle qui engloutit, celle qui expulse, celle qui efface nos limites: herbe, poussière, neige, terre où réalité et imaginaire dorment
confondus.


VENANT DE L'EST, le Nebraska commence une fois passé le Missouri: d'abord terres à maïs et à céréales où se déplacent ces tourniquets géants qui pompent des eaux souterraines. Je n'appartiens pas à ces fermes prospères, ni à Omaha, la seule vraie ville, ni à Lincoln, modeste capitale de cet Etat, mais à ce désert si particulier des comtés qui en sont le coeur.
Ayant brûlé Omaha, remontons la Rivière Platte par l'Interstate 80, l'Oregon Trail d'aujourd'hui. Revenir au pays, c'est pour moi longer la Platte à demi évanouie, encombrée d'îles et d'oiseaux, pailletée, nonchalante... Comme la piste de jadis, l'autoroute la serre de près et la franchit sans cesse. A North Platte, lorsque ses eaux se divisent en deux fourches, je la quitterai.
Adieu! J'ai trouvé la US 83, je mets le cap au nord, vers Valentine, sur la «route de l'Esprit», comme la surnommait mon père, cent trentetrois miles où je ne rencontrerai ni villes ni villages, à peine quelques ranches devinés ou inventés de toutes pièces lorsque surgit une éolienne.
«Voir ou rêver de voir ?» En me posant une telle question, je me sais à nouveau dans le Nebraska!

JE SUIS NÉ à Loup Ranch (ici on prononce «loupe»). Le hameau construit par mon père domine la vallée entaillant un paysage de collines que traverse le fuseau horaire Mountain 7imelCentral Time. Steppe ondulée et sans repères qui semble faite de la même étoupe que les nuages, mis à part quelque bouquets de cottonwoods qui, au printemps, crachent loin leurs semences de soie. Des troupeaux tachent des monts qui ne sont pas des monts, des plaines qui ne sont pas des plaines mais plutôt la houle d'un océan d'herbes capable de cacher le gibier à quelques pas d'un chasseur.